XV

Quand Elyia vit le visage tuméfié de Gass Sevni, elle faillit éclater de rire. Elle se contint parce que le malheureux Gass n’aurait pas compris que ses contusions évoquaient la stupidité machiste d’un solo d’Invest. Toutefois, elle n’était pas réellement surprise que Deen ait profité de son rôle pour jouer au rival. Elle s’était simplement attendue à davantage de subtilité.

À défaut de rire, elle hocha deux fois la tête et plissa les yeux.

— Une visite inattendue, n’est-ce pas ? dit-elle. Excuse-moi.

Gass n’avait pas eu le temps de décider de son attitude vis-à-vis d’Elyia. Il avait à peine pris celui de se rincer le visage, et il commençait tout juste à pouvoir réfléchir. L’entrée en matière de la jeune femme le désarma.

— De… de quoi ? demanda-t-il.

Ils étaient encore dans l’entrée. Elyia se dirigea directement dans le salon et commença à promener un détecteur semblable à celui que Thug avait utilisé. Cela fut rapide et infructueux.

— Pas de capteurs, annonça-t-elle. Je m’excuse de t’avoir entraîné dans mes démêlés avec la P.E.

Gass éprouva le besoin de s’asseoir. La soirée était tout à coup devenue trop lourde pour ses jambes. Son cerveau, cependant, fonctionnait beaucoup mieux qu’en présence de Thug.

— Il a trouvé les tiens, laissa-t-il tomber.

Elyia ouvrit de grands yeux :

— Les miens ?

— Tes capteurs.

— Ah ! fit-elle d’un air entendu. Mes capteurs, bien sûr. Combien ?

— Ben… deux.

— Évidemment… Coller des capteurs chez un ingénieur en électronique, c’est tout moi, ça.

Plus il l’écoutait et l’observait, moins Gass se sentait capable de comprendre la situation.

— Je devais vraiment être fatiguée, continuait-elle, parce qu’après avoir passé ton ordinateur au crible, donc en connaissant presque intimement ton réseau démodulateur, il fallait vraiment être crevée pour oublier deux capteurs.

Gass ne trouva pas la force d’objecter qu’il s’agissait de capteurs d’une technologie qui rendait ses propres détecteurs obsolètes. Il avait saisi le sens de son ironie.

— Alors, c’est lui qui… (Il enrageait.) Bon sang ! ce que je suis naïf ! Il m’a mené par le bout du nez, ce salopard ! Et il n’est pas le seul ! Alors tu as… nom de Dieu ! Tu as déplombé mon… (Il n’en finissait pas de se découvrir crédule, joué, idiot…) Ah ça ! ça dépasse tout, je bosse dix heures par jour à piéger des types et je me fais promener comme un bleu ! Faut m’expliquer, là, hein ? De l’autre, je pouvais encore accepter n’importe quoi, mais cette fois je marche plus. C’est quoi cette combine ? Parce que je suppose que tout son boniment est à jeter au broyeur, comme ses capteurs d’opérette. Commençons par le début : tu es qui, tu fais quoi ?

C’était amusant de le voir se débattre avec l’imbroglio préparé par Deen. Pathétique même, à un détail près. Le détail, c’était qu’elle avait déjà couché avec lui et qu’elle n’avait plus aucune compensation à lui offrir.

« Je suis abjecte et cynique… » remarqua-t-elle. Ou pressée d’en finir.

— Je suis une conseillère spéciale du Président. Ou, si tu préfères, je suis agent présidentiel chargé de débarrasser le ministère de l’Intérieur de certains parasites.

— D’accord, c’est à peu près ce que Thug m’a dit. Lui, c’est quoi ?

— Ils ont envoyé Thug ? (Pour Elyia, il n’était pas inutile d’en rajouter.) Commissaire d’État attaché à la P.E., services internes… Travaille en fait pour Milé Dak, un groupuscule paramilitaire qui s’efforce de prendre les rênes dans l’ombre.

Elle n’était pas persuadée d’obtenir l’effet escompté, mais à la façon dont Gass ouvrit la bouche, elle sut que Milé Dak lui était un nom connu, évocateur de sombres actions.

— Milé Dak ! se lamenta-t-il. C’est bien ma veine !

— Tu connais ?

— Si je connais ? (Il manifestait un autre genre d’étonnement, ou plutôt une incompréhension.) Ah ! je vois ce que tu veux dire : je ne devrais pas… Trop confidentiel, trop sale. Seulement c’est mon boulot d’espionner, et j’aime bien savoir pour quoi je travaille.

Elyia touchait au but, elle resta très calme :

— Tu as fait des trucs pour eux ? s’enquit-elle.

— Un ou deux, peut-être plus… C’est difficile à dire : la P.E. c’est quelque chose d’énorme et je suis tout petit. On me confie une mission, on ne me dit pas à quoi elle sert ni qui la dirige. Même en fouinant, j’arrive pas toujours à savoir, et Milé Dak, pour nous, c’est un nom qui circule. Mais, à part les intéressés… Bref, je sais comme tout le monde que ce sont des flingueurs. En tout cas, au moins deux fois, j’ai vu que je ne travaillais pas comme d’habitude. Les deux fois c’était sur des flics, des solos en fait. Et je ne parvenais pas à comprendre ce que je devais chercher. J’exécutais des ordres, c’est tout. J’ai compris quand je me suis aperçu qu’ils pistaient Milé Dak et qu’ils sont morts dans les jours qui ont suivi.

Gass avait conscience de dévoiler ce qu’il ne devait pas, de la même façon qu’il savait que sa subite confiance en elle tenait à son charme. Un charme qu’il ne voulait pas rompre.

— L’inspecteur Axid ? demanda Elyia.

— Ah ! Axid… Non. C’était bien avant. C’est marrant que tu me parles de lui… (Son timbre de voix affirmait plutôt que le nom évoquait quelque chose de pénible.) J’ai connu sa femme, Mani. Je l’ai même vue la veille de… Son mari, c’est Milé Dak ?

Impossible de décider ce que Mani Axid avait été pour lui, mais c’était un levier d’importance. Elyia pesa de toutes ses forces dessus :

— Pas directement, nuança-t-elle. Mais Mani, c’est certain.

En Gass, il y avait un mur séparant deux univers antinomiques, un mur que Deen avait lézardé et qui vola en éclats. La déflagration fut d’une violence telle qu’il oublia toute méfiance et tout sens critique. C’était comme si elle lui livrait une vérité qu’il se cachait depuis toujours. Il n’avait pas à connaître la validité de cette vérité.

— Qu’est-ce que je peux faire ?…

Il se rendait.

— Beaucoup, répondit simplement Elyia, mais, d’abord, j’ai faim.

***

De Gass Sevni, Elyia attendait qu’il lui déniche tout ce que la Police d’État comptait d’éléments Milé Dak. Elle lui donna les id-procs des trois chasseurs abattus autour du lac et lui demanda d’examiner leur carrière, de dégager l’influence Milé Dak des affaires sur lesquelles ils étaient intervenus et de dresser une liste de leurs relations professionnelles ou privées. Parallèlement, elle voulait qu’il étudie et recoupe tous les meurtres de solos d’Invest lors des dix dernières années, qu’il suive Vali dans les fichiers P.E., identifie son homologue à la T.A.M. et trouve qui s’était intéressé à Dobber Flack, à Ender, à Deen Chad et à elle. Il lui fallait aussi l’origine des deux agraves du lac et la filature informatique des intrusions de Mani dans la Police d’État. Enfin, elle réclama l’emploi du temps de tous les commissaires d’État la nuit précédente.

Comme Gass s’effrayait de la somme de travail exigée et parce qu’il ne la laissait pas tout à fait indifférente, Elyia contourna les difficultés prévues par Deen de tendresses délicieusement orales, dont il la remercia avec dextérité.

Cybione
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